LE DÔME DU ROCHER, LE JOYAU DE JERUSALEM

Le premier chef-d'oeuvre musulman, le Dôme du Rocher , fut construit sur ordre du calife omeyyade Abd El Malik, en 687, un demi-siècle après la mort du Prophète. Une « lecture » attentive du monument, pour en saisir la signification interne, spirituelle, révèle qu'il porte en germe le thème majeur de ce que l'on appelle l'»art islamique », qui est, fondamentalement, l'expression de la foi coranique. Cet art n'est déchiffrable qu'à partir des exigences de cette foi. Le Dôme du Rocher en offre le premier exemple éclatant : le site même où il fut implanté, la structure de l'édifice, ses dimensions et ses proportions, les formes qui l'habitent, les couleurs qui l'animent, sa silhouette extérieure comme la symphonie de son espace intérieur, tout découle de la foi qui en a inspiré la construction. Il serait aisé, mais vain, de partir de l'extérieur : de rechercher les sources byzantines et syriennes, persanes, ou helléniques et romaines, de tel élément ou de telle technique architecturale, de tel motif de décoration, de telle harmonie mathématique de l'agencement. Tout cela serait vrai. Historiens, archéologues, critiques d'art, architectes, ont souvent, fort bien et fort utilement, fait ce travail d'analyse, confirmant que les bâtisseurs, les artisans, les mosaïstes, qui ont participé à la création de l'édifice, étaient venus de toutes les régions de cet « Empire arabe », nouveau, et y avaient apporté leurs techniques et même leur style de travail. Mais s'arrêter à cette analyse sans se situer à l'intérieur de l'impulsion centrale à partir de la quelle s'opérera la synthèse nouvelle, serait omettre l'essentiel : le principe organisateur du tout, transfigurant les emprunts pour exprimer une foi unique dans la diversité des cultures qu'elle faisait renaître et dont elle utilisait le langage. D'abord, le choix du site et l'importance des moyens mis en oeuvre (le calife décida de consacrer à cette construction la totalité du tribut prélevé en Egypte pendant sept ans). Il serait dérisoire de s'arrêter à l'anecdote, ou même à l'explication historique conjoncturelle : le désir du calife de « défier le monde » en bâtissant un monument islamique plus beau que celui des religions rivales, sa tentative de détourner le flot des pèlerins de La Mecque où un rebelle, Abdullah Ibn Al Zubayr, s'était emparé du pouvoir. Sans aucun doute, de telles considérations et de tels calculs n'étaient pas absents dans la décision d'Abd El Malik, mais la création, dès le premier essai, d'une forme nouvelle de la beauté, qui orientera pendant mille ans l'architecture et l'art des musulmans, et des oeuvres artistiques de trois continents, ne serait être « expliquée » à partir des vanités dérisoires, des ambitions, ou des ruses, d'un souverain éphémère. Le prophète Mohammed n'a jamais prétendu créer une religion nouvelle, mais il a voulu rappeler tous les hommes à la religion primordiale, contemporaine de l'éveil du premier homme, et dont le sacrifice d'Abraham, par sa réponse inconditionnelle à l'appel de Dieu, a donné le modèle exemplaire. Ce n'est donc point par hasard de l'histoire ou les caprices d'un despote que le point de départ de l'art musulman coïncide avec le point de départ de la vie spirituelle de la tradition abrahamique, celle des juifs, des chrétiens, des musulmans, à Jérusalem, où la tradition judéo-chrétiennes situe le lieu du sacrifice d'Abraham, la levée et le martyre de Jésus, et, selon le Coran, le roc à partir duquel le Prophète s'éleva de la terre au ciel pour en contempler, six siècles avant la Divine Comédie de Dante, l'ordonnance divine. En ce lieu, Salomon fit construire le Temple que fit détruire Nabuchodonosor, que rebâtit Hérode, et que rasèrent les Romains. Sur la plate-forme désertée et jonchée de ruines, le calife Omar Ibn Khattab, lorsqu'il entra dans Jérusalem, en 637, fit construire une austère mosquée de bois. C'est là que l'Omeyyade Abd el Malik fit ériger le Dôme, tout proche du Dôme de l'église chrétiennes du Saint-Sépulcre, et semblable à lui par bien des aspects. Le Dôme du Rocher était ainsi le symbole de l'unité et de la continuité de la foi abrahamique, juive, chrétienne, musulmane. Déjà, la silhouette extérieur du monument exprime le message essentiel de cette foi : dans le passage du carré redoublé - qui constitue l'octogone de base - à la coupole sphérique se traduit le passage de la terre au ciel, comme dans les plus anciennes cosmogonies du Moyen-Orient, et, notamment, de la Mésopotamie. La coupole, dont le diamètre et la hauteur sont sensiblement les mêmes ( un peu moins de 25 mètres), a une envolée plus sensible que celle des églises byzantines, car, étant en bois, son poids n'exige pas, comme les voûtes de pierre, les contrebutées ou les coupoles annexes, qui alourdissent les silhouettes extérieures de Sainte-Sophie ou des monuments inspirés par elle. A l'origine, avant les successives restaurations, la courbe en était légèrement outrepassée, ce qui devait accentuer le mouvement ascensionnel, évoquant le « voyage nocturne » (le Mircaj) du Prophète dans les sphères célestes. Ce dôme repose sur un tambour, puis sur l'octogone de base, figurant la terre, comme un cristal parfait. Le revêtement premier était constitué par des mosaïques de verre, magnifiant la beauté de la terre créer par Dieu, mais l'actuelle faïence rappelle sans doute, avec sa dominante bleue de plus en plus dense et foncée lorsqu'on passe du tambour jusqu'au sol, la transition d'une surface presque dématérialisée et comme transparente de cette couronne dans le ciel que constitue le tambour, aux murs de l'octogone de base, avec la fine dentelle de leurs carreaux d'azur, avec des plages dorées, de plus en plus rares en descendant du tambour à la terre, sans que jamais cesse complètement d'y filtrer la lumière dorée du ciel et de la coupole qui en est la messagère. Les dalles de marbre veiné de l'assise inférieure semblent frémir encore sous les derniers rayons de cette clarté céleste. Sur l'encadrement de ruche des faïences dorées où ne cessent de jouer le soleil et l'ombre, les arcatures, aux courbes identiques et aux dessins variant d'un arc à l'autre dansent leur ronde autour de l'octogone, à peine interrompues par les portes, aux quatre points cardinaux, désignant ce lieu comme centre du monde. Au-dessus des arcs, cernant le mausolée, la calligraphie nakshi, aux subtiles inflexions, dernier chant de la terre à la gloire de Dieu avant la couronne du tambour et le rayonnement d'éternité de la coupole. Nous entrons maintenant dans la Cité de Dieu. Ou plutôt dans un monde où la beauté nous en donne la métaphore terrestre. Le roc, d'abord, d'où le Prophète Mohammed s'élança vers le ciel. Le lieu où l'homme prend conscience de sa dimension transcendante. La genèse du monument commence avec ce rocher. IL n'est aucune de ses formes qui ne puisse être tracée à partir d'un simple cordeau. Un cercle, d'abord, pour circonscrire l'affleurement du rocher. Ce sera la circonférence de la rotonde, quelques mètres plus haut. Simple pivotement du cordeau. Puis deux carrés inscrits dans ce cercle, décalés à 90 degrés pour former un octogone étoilé. Le prolongement des côtés de ces deux carrés composant l'octogone déterminent l'emplacement des piliers et les dimensions des facettes : celles-ci, à leur tour, définissent l'alignement des murs extérieurs de l'octogone final.Alors commence la métamorphose. Nous entrons dans un autre monde.Un autre monde de formes : tout descend du ciel, comme la révélation. IL est dit dans le Mircaj nameh de Mir Haydar que, parvenu au septième ciel, le Prophète Mohammed aperçut une voûte céleste aux couleurs de la lumière. C'est elle que tente d'évoquer la voûte du Dôme du Rocher, avec ses rinceaux, ses entrelacs, ses arabesques, sa mosaïque entre la pourpre et l'or, rehaussée par le bandeau noir aux lettres cursives d'or, évoquant le message. Au-dessous, les seize fenêtres où, filtrée par les vitraux, entre la lumière de Dieu, couleur de perle. Dans sa descente vers l'homme, elle dessine, par reliefs et ombres, à travers les arcs, les piliers, les colonnes articulant l'espace, l'arabesque enlaçant les hommes et leur univers, pour les entraîner dans le sillage de Dieu, toujours vivant, toujours créateur. Sa parole calligraphiée se révèle dans les lieux où se porte en priorité le regard : à la bordure de la coupole, au creux du mihrab, dans l'encadrement du portail, mais aussi dans les frises de la muraille, sous les chapiteaux des colonnes, partout où une forme offre à l'oeil une prise d'envol pour l'infini et lui rappelle, au départ, l'interpellation de Dieu. Il est dit, dans le Coran, que les hommes de foi connaîtront le Paradis, leur séjour éternel. L'atmosphère de beauté d'un lieu comme le Dôme du Rocher en est comme la lointaine annonciation. Pris dans le réseau mystérieux de l'arabesque, de la cadence infinie des arcs et des colonnes articulant l'espace, de toutes les formes et les couleurs de la beauté spiritualisant la matière sans masquer les lignes de force de la construction, l'homme se situe, dans sa finitude, au coeur même de la beauté et de la vie de Dieu, dont ce mausolée est la parabole. Tout, ici, de la structure à la lumière, intègre l'homme à un vie plus haute que le quotidien. Cette parabole de pierre lui dit qu'un autre monde et qu'un monde autre sont possibles; elle le libère de la poussée des choses pour l'inviter à un autre appel, à une autre promesse que le désir. Elle lui enseigne l'unité et l'infinité de Dieu. Lorsque son regard redescend sur la terre, lorsqu'il contemple le rocher de l'ascension du Prophète, il se sent retourner à la glaise de sa création, comme s'il n'était plus, dans la main de Dieu, qu'une fibre vivante de ce rocher couleur de miel, d'or et ambre, dans la lumière infiniment douce et pénétrante de Dieu qui l'a crée, du même geste qu'il créa cette montagne, ces étoiles, le cristal du monde et sa voûte, et ce temple, fait de main d'homme, à l'appel de Dieu.

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